La loi supérieure — Par Léon Tolstoï

Plus je vis et plus je veux – la mort approchant – faire connaître à autrui mes sentiments les plus profonds. Il s’agit de ce qui pour moi, prend une importance immense – de ce qu’on appelle la « non-résistance ». En réalité, cette non-résistance n’est rien d’autre que l’enseignement de l’amour, non faussé par des interprétations mensongères. L’amour – c’est-à-dire l’aspiration vers l’harmonie des âmes humaines et l’action qui résulte de cette aspiration – l’amour est la loi supérieure, unique de la vie humaine. Tout homme le sait pour l’avoir senti au plus profond de son âme – nous le percevons si nettement chez les enfants – tout homme le sait jusqu’au jour où le mensonge de tous les enseignements du monde jette dans la confusion des idées. Cette loi fut proclamée par tous les Sages de l’univers, aussi bien par ceux de l’Inde et de la Chine que par ceux de l’Europe, Grecs et Romains. Et je pense qu’elle a été très clairement exprimée par le Christ lorsqu’il dit : « Elle seule contient toute la loi et les prophètes ».

Le Christ a été plus loin. Prévoyant la déformation qui peut menacer cette loi, il a nettement indiqué le danger de cette altération dont les hommes ne vivant que pour les intérêts de ce monde sont si coutumiers. En effet, comme le Christ le disait lui-même, les êtres humains se permettent de défendre par la force leurs intérêts personnels, de répondre par des coups par des coups, de reprendre par la violence les objets usurpés, et caetera. Il savait ce que ne peut ignorer toute créature raisonnable, que l’emploi de la violence et l’amour sont inconciliables – l’amour, loi fondamentale de la vie. Une fois la violence admise, quelles que soient les circonstances, la loi de l’amour est reconnue comme insuffisante, d’où la négation même de cette loi. La civilisation chrétienne tout entière, si brillante extérieurement, s’est développée sur la base de ces contradictions et de ces malentendus évidents, étranges, parfois conscients, le plus souvent inconscients.

En réalité, aussitôt que la résistance a été admise aux côtés de l’amour, celui-ci a disparu, ne pouvant plus exister comme loi première de la vie. Et, sans la loi de l’amour, il ne pouvait plus y avoir que celle de la violence, c’est-à-dire du droit du plus fort. L’humanité chrétienne a vécu ainsi durant dix-neuf siècles. Il est vrai que, de tous temps, les hommes se laissèrent aller à  la violence pour organiser leur vie. Mais la différence entre les peuples chrétiens et tous les autres réside dans le double fait suivant : la loi d’amour dans le monde chrétien, a été formulée avec une clarté, une précision dont ne jouit aucun autre enseignement religieux ; et les fils du monde chrétien ont accepté cette loi, tout en se permettant la violence. De plus, comme ils fondèrent leur vie sur cette violence, l’existence entière des peuples chrétiens ne représente qu’une absolue contradiction entre ce qu’ils prêchent et la base sur laquelle ils construisent leur vie. Contradiction entre l’amour, admis comme loi première, et la violence, reconnue comme nécessité sous toutes ses formes : autorité des gouvernants, des tribunaux, de l’armée, auxquels on se soumet et dont on vante les mérites.

Cette contradiction n’a cessé de grandir avec le développement des chrétiens pour atteindre, ces derniers temps, son plus haut degré. Le problème, aujourd’hui, est le suivant, avec cette alternative : ou bien comprendre que nous rejetons tout enseignement moral et religieux et que notre vie se construit uniquement sur le pouvoir du plus fort, ou bien que notre devoir est de supprimer notre régime bâti sur la violence, avec ses impôts, ses institutions juridiques et policières et, avant tout, ses armées.

(Extrait de la lettre à Gandhi, 7 septembre 1910).

 

Be Sociable, Share!

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *