Le satyâgraha (1919) — Par M.K. GANDHI (1869 – 1948)

Voici trente ans que je prêche le Satyâgraha et que je le pratique. Les principes du Satyâgraha, tel qu’il est aujourd’hui, constituent une évolution progressive.

Le Satyâgraha diffère autant de la Résistance Passive que le Pôle Nord du Pôle Sud. Conçue pour être l’arme des faibles, cette dernière pour atteindre son but n’exclut pas la force ou la violence physique, alors que le premier conçu pour être l’arme du plus fort rejette l’emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit.

Le mot Satyâgraha fut créé par moi, alors que je me trouvais dans l’Afrique du Sud, pour exprimer la force employée là-bas par les Indiens pendant huit années entières, afin de distinguer ce mouvement de celui qui existait à cette époque dans le Royaume Uni et dans l’Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive.

Etymologiquement, le mot signifie : se retenir à la Vérité – d’où, Force de la Vérité. Je l’ai appelée également Force d’Ame ou Force d’Amour. En pratiquant le Satyâgraha, je m’aperçus rapidement que la recherche de la Vérité n’admettait point qu’on eût recours à la violence contre son adversaire et qu’il fallait arriver à le tirer de l’erreur par la patience et la sympathie : car ce qui paraît Vérité à l’un peut sembler erreur à l’autre. Et la patience implique la souffrance personnelle. La doctrine en vint donc à représenter qu’on défend la Vérité non pas en faisant souffrir son adversaire, mais en souffrant soi-même.

Dans le domaine de la politique, lutter dans l’intérêt du peuple consiste surtout à combattre l’erreur manifestée sous forme de lois injustes. Lorsque, par des pétitions et autres méthodes analogues, vous avez échoué dans votre tentative pour démontrer au législateur qu’il se trompe, il ne vous reste d’autre moyen, si vous ne voulez pas vous soumettre à l’erreur, que celui de le contraindre par la force brutale à s’avouer vaincu, ou de souffrir vous-même personnellement en vous exposant à la peine encourue pour infraction à la loi. Il s’ensuit que le Satyâgraha apparaît d’une façon générale aux yeux du public comme une Désobéissance Civile ou une Résistance Civile ; elle est civile, en ce sens qu’elle n’est pas criminelle.

Le criminel enfreint les lois subrepticement et tâche de se soustraire au châtiment ; tout autrement agit celui qui résiste civilement. Il se montre toujours respectueux des lois de l’État auquel il appartient, non par crainte des sanctions, mais parce qu’il considère ces lois nécessaires au bien de la société. Seulement, en certaines circonstances, assez rares, la loi est si injuste qu’obéir semblerait un déshonneur. Alors, ouvertement et civilement, il viole la loi et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction. Puis, afin d’affirmer sa protestation contre l’action des législateurs, il lui reste la possibilité de refuser sa coopération à l’État, en désobéissant à d’autres lois dont l’infraction n’entraîne pas de déchéance morale.

Selon moi, la beauté et la puissance du Satyâgraha sont si grandes et la doctrine en est si simple qu’on peut la prêcher même aux enfants. Je l’ai prêchée à des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, appelés communément Indiens « liés par contrats » et j’ai obtenu d’excellents résultats. (Young India, 5 novembre 1919, In La Jeune Inde, 1924, Stock, pp. 5-7).

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