Extirper le mal par l’amour (1895) —- Par Léon Tolstoï (1828-1910)

Le commandement de la doctrine évangélique recommandant de ne pas s’opposer au mal par la violence a été enseigné par le Christ et, après lui, de tous temps, par ses véritables disciples. Mais est-ce parce que les hommes ne l’ont pas compris, ou enfin parce que son accomplissement leur a paru trop pénible, il est certain que plus les siècles s’écoulaient, et plus le commandement tombait dans l’oubli, plus le genre de vie des hommes s’en éloignait pour aboutir à son oubli complet comme aujourd’hui, au point qu’il apparaît à présent aux hommes comme une recommandation toute nouvelle, inouïe, étrange et même insensée.

J’ai subi le même sort que cet homme qui a rappelé l’ancienne recommandation du cultivateur bon et sage de ne pas faucher la mauvaise herbe, mais de l’extirper dans sa racine.

On a eu recours à mon égard à la tactique des propriétaires du champ qui ont passé à dessein sous silence le fait que les conseils de l’homme sage consistaient non pas à laisser croître la mauvaise herbe, mais à la faire disparaître par un moyen rationnel et qui ont dit : »N’écoutons pas cet homme, c’est un insensé : il propose de ne pas faucher les mauvaises herbes et de les laisser se multiplier. »

Aujourd’hui, on dit en parlant de moi : « Ne l’écoutons pas, c’est un insensé ; il nous conseille ne pas s’opposer au mal pour laisser le mal nous envahir. »

La vérité est que j’ai dit qu’il faut, d’après la doctrine du Christ, faire disparaître le mal, non pas en s’y opposant par la violence, mais en l’extirpant dans sa racine par l’amour.

J’ai dit que, d’après la doctrine du Christ, le mal ne peut pas être déraciné par le mal, que toute opposition au mal par la violence ne fait que l’accroître, que, d’après la doctrine évangélique, le mal est anéanti par le bien : »Bénissez ceux qui vous maudissent, dit la doctrine des douze apôtres ; priez pour ceux qui vous offensent ; faites le bien à ceux qui vous haïssent ; aimez vos ennemis, et vous n’aurez pas d’ennemis. « 

J’ai dit que, d’après la doctrine du Christ, toute la vie de l’homme est une lutte constante contre le mal par la raison et par l’amour, et que de tous les moyens de s’opposer au mal, le Christ exclut le seul irraisonné, celui de la violence, autrement dit la lutte contre le mal par le mal.

Et mes paroles ont été comprises comme si je disais que le Christ enseignait de ne pas s’opposer au mal. Et tous ceux dont la vie est fondée sur la violence et qui, par suite, y sont attachés ont volontiers accepté cette interprétation de mes paroles qui sont simplement celles du Christ, et ils décidèrent que la non-opposition au mal est une doctrine fausse, absurde, blasphématoire et pernicieuse.

Et les hommes continuent avec sérénité d’âme à provoquer et à multiplier le mal, en faisant semblant de l’anéantir. (Extrait de Trois paraboles, 1895 In Ce qu’il faut de terre à l’homme, Librairie Gedalge, Paris, 1927, pp. 184-185).

 

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